LESTAT LE VAMPIRE

LESTAT LE VAMPIRE

(Par Anne Rice)




Avant-propos

LE CENTRE VILLE UN SAMEDI
SOIR AU VINGTIÈME SIÈCLE 1984

Première partie







Je suis Lestat le vampire. Je suis immortel. Ou peu s'en faut. La lumière du soleil, la chaleur soutenue d'un feu intense risqueraient peut-être de me détruire, mais rien n'est moins sûr.
Je mesure un mètre quatre-vingts, taille qui sortait de l'ordinaire il y a deux siècles, lorsque j'étais un jeune mortel. Ce n'est pas si mal aujourd'hui. Mon épaisse chevelure blonde et bouclée me descend presque aux épaules et paraît blanche à la lumière artificielle. J'ai les yeux gris, mais ils absorbent aisément les teintes bleues ou violettes des surfaces qui m'entourent. Mon nez est plutôt court et fin ; ma bouche bien dessinée, mais un peu grande pour mon visage. Elle peut prendre un pli fort méchant ou extrêmement généreux, en tout cas toujours sensuel. Cela dit, mes émotions et mes attitudes se reflètent dans mon expression tout entière. J'ai un visage constamment mobile.

Ma nature vampirique transparaît dans ma peau excessivement blanche et réflectrice, qu'il faut poudrer pour son exposition à tous les objectifs, quels qu'ils soient.
Et si je suis en manque de sang, je suis à faire peur : la peau fripée, les veines saillant comme des serpents autour de mes os. Mais ça ne m'arrive plus à présent. Le seul indice de ma non-humanité, ce sont mes ongles. Comme chez tous les vampires, d'ailleurs. Nos ongles ont l'air d'être en verre. Et certaines personnes le remarquent, alors que tout le reste leur échappe.

Actuellement, je suis ce qu'on appelle en Amérique une superstar du rock. Mon premier album s'est vendu à quatre millions d'exemplaires. Je suis connu dans le monde entier.
Je suis aussi l'auteur d'une autobiographie sortie en librairie la semaine dernière.
Ce livre, je l'ai écrit en anglais, langue que j'ai d'abord apprise voici deux siècles, auprès des bateliers qui descendaient le Mississipi sur leur plates, jusqu'à La Nouvelle-Orléans. Je me suis perfectionné par la suite en lisant les grands écrivains de la littérature anglaise, de Shakespeare à H. Rider Haggard, en passant par Mark Twain. Et j'ai peaufiné ma culture à l'aide de romans policiers du début du vingtième siècle. Les aventures de Sam Spade, par Dashiell Hammett, ont été mes dernières lectures avant de sombrer, littéralement et figurativement, dans une retraite clandestine et souterraine.

C'était La Nouvelle-Orléans, en 1929.
Mon langage dérive entre celui du marinier du dix-neuvième siècle et Sam Spade – ajoutez à ça mon accent français ! Alors si mon style littéraire vous semble parfois incohérent, si je fais par moments se percuter les époques, soyez indulgents.

J'ai quitté ma retraite soutéraine l'an dernier.
Deux choses m'y ont poussé.
D'abord, les informations que me faisaient parvenir des voix amplifiées dont la cacophonie avait déjà commencé à troubler les airs à l'époque où je me suis endormi.
Je parle ici, bien sur, des voix retransmises par les appareils de radio, les photographes et, plus tard, les postes de télévision.

Or, quand un vampire se terre, comme nous disons – quand il cesse de s'abreuver de sang et se contente de rester étendu sous terre – , il devient vite trop faible pour ressusciter et sombre dans un état onirique.
C'est dans cet état que j'ai absorbé paresseusement ses voix, les habillant d'images qu'elles faisaient naître en moi, comme il arrive à un mortel dans son sommeil. Seulement, à un moment donné durant le demi-siècle écoulé, je me suis mis à « me rappeler » ce que j'entendais, à suivre les émissions de variétés, à écouter les bulletins d'actualités, les paroles et les rythmes des chansons à la mode.
Et, très progressivement, j'ai commencé à entrevoir les portée des transformations qu'avait subies le monde. Commencé à guetter certaines information spécifiques concernant les guerres ou les inventions, les nouvelles façons de parler.

Alors, j'ai repris conscience de moi-même. Je me suis rendu compte que je ne rêvais plus. Je réfléchissais à tout ce que j'ai entendu. Je gisais en terre et j'étais assoiffé de sang. J'ai commencé à croire que mes anciennes blessures étaient à présent cicatrisées. Peut-être mes forces étaient-elles revenues. Peut-être étaient-elles plus grandes qu'elles ne l'eussent été si je n'avais pas été blessé. Je voulais m'en assurer.
Je ne pensais plus qu'à boire le sang d'un homme.

La deuxième raison de mon réveil – la raison décisive en fait – à été la soudaine présence, tout près de moi, d'un groupe de jeunes chanteurs de rock qui se faisaient appeler Satan Sort En Ville.
Ils sont venus s'installer à moins d'un pâté de maison de l'endroit où je sommeillais – sous ma propre demeure, non loin du Cimetière Lafayette – et ils ont commencé à répéter leur musique dans le grenier au cours de l'année 1984.

J'entendais les gémissements de leurs guitares électriques, leurs accents frénétiques. Cela valait largement ce qui passait à la radio. La batterie n'enlevait rien aux qualités mélodiques. Le piano électrique sonnait comme un clavecin.
Et captant les pensées de ces musiciens, j'ai su à quoi ils ressemblaient, ce qu'ils voyaient quand ils se regardaient les uns les autres ou qu'ils se contemplaient dans une glace. Ils étaient minces, musclés et beaux, agréablement androgynes et même un peu sauvages dans leur mise et dans leurs gestes : deux garçons et une fille.

Le bruit qu'ils faisaient couvrait la plupart des autres voix amplifiées qui m'entouraient, mais ça m'était égal. J'avais envie de sortir de terre pour me joindre au groupe Satan Sort En Ville. Envie de chanter et de danser. Au début, cependant, nulle véritable réflexion ne sous-tendait cette envie. C'était plutôt un brusque élan, assez puissant pour me pousser hors de mon trou.

Le monde du rock m'enchantait, la façon dont les chanteurs invoquaient en hurlant le Bien et le Mal, se proclamaient anges ou démons, et celle dont les autres mortels les acclamaient. On les eût pris parfois pour de pures incarnations de la démence. Pourtant, la complexité de leur exécution était technologiquement éblouissante. Les hommes n'avaient encore jamais connu, me semble-t-il, ce mélange de barbarie et de cérébralité.

Évidemment, leur élucubrations n'étaient que des métaphores. Ils ne croyaient pas plus aux anges qu'aux démons, même s'ils simulaient à merveille. A vrai dire, les acteurs de l'ancienne Commedia dell' Arte avaient été jadis aussi scandaleux, aussi inventifs, aussi paillards.

Pourtant les excès de ces jeunes étaient entièrement nouveau : leur brutalité, leur insolence et aussi la façon dont ils étaient accueillis à bras ouverts par le public, des plus riches aux plus pauvres.
La musique rock avait quelque chose de vampirique. Elle devait paraître surnaturelle même à ceux qui ne croyaient pas à ces choses. Cette façon dont la musique électrique pouvat prolonger indéfiniment un note, accumuler les harmonies jusqu'à tout dissoudre dans le son, permettait de traduire éloquemment la terreur. C'était quelque chose qu'on avait encore jamais entendu.

Oui, je voulais m'en approcher. Participer. Rendre célèbre peut-être le petit groupe Satan Sort En Ville. J'étais prêt à reparaître
.










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LESTAT LE VAMPIRE

# Posté le samedi 25 octobre 2008 13:49

Modifié le dimanche 26 octobre 2008 12:07

LESTAT LE VAMPIRE

LESTAT LE VAMPIRE

(Par Anne Rice)




Avant-propos

LE CENTRE VILLE UN SAMEDI
SOIR AU VINGTIÈME SIÈCLE 1984

Deuxième partie







Il m'a fallu une semaine pour revenir à la surface. Je me suis nourri du sang frai des petites bêtes qui vivent sous terre. Puis j'ai commencé à me frayer un chemin vers le haut, où les rats étaient disponibles. De là, je n'ai pas eu trop de mal à passer aux félins et enfin à l'inévitable victime humaine, quoique j'ai dû attendre longtemps l'espèce particulière que je recherchais : un homme qui avait déjà tué d'autres mortels et qui n'en éprouvait aucun remords. Il a fini par en venir un, qui a longé ma grille ; un homme jeune malgré sa barbe grisonnante, qui avait assassiné quelqu'un à l'autre bout du monde. Un vrai tueur. Ah, la saveur incomparable d'un corps à corps, du premier sang humain !

Aucun problème pour voler quelques oripeaux dans les maisons voisines et récupérer une partie de l'or et des bijoux que j'avais caché dans le Cimetière Lafayette. Bien sûr, j'avais peur parfois. Les émanations de produits chimiques et d'essence m'écoeuraient. Le vrombissement de l'air conditionné et le couinement strident des avions à réactions dans le ciel me blessaient les oreilles.

Au bout de trois nuits, cependant, je sillonnais La Nouvelle-Orléans dans un rugissement de Harley-Davidson, à la recherche d'autres tueurs pour me nourrir. J'étais somptueusement vêtu de cuir noir, pris à mes victimes, et un petit walkman Sony, dans ma poche, me distillait en pleine tête l'Art de la fugue de Bach, tout au long de mes folles équipées. J'étais redevenu Lestat le vampire, prêt à repasser à l'action sur mon ancien terrain de chasse, La Nouvelle-Orléans.

Et mes forces avaient triplé. Depuis la rue, je pouvais bondir en haut d'un immeuble à trois étages. Je pouvait arracher les barreaux des fenêtres. Plier en deux une pièce de monnaie. Entendre, si j'en avais envie, les voix et les pensées des hommes à plusieurs lieux à la ronde. Dès la fin de la première semaine, j'avais une jolie avocate, dans un gratte-ciel en verre et acier du centre ville ; elle m'a aidé à me procurer un acte de naissance légal, une carte de la Sécurité sociale et un permis de conduire. Une bonne partie de mon ancienne fortune était en route vers La Nouvelle-Orléans, prélevée sur des comptes codés à l'immortelle Bank of London et à la Banque Rothschild.

Mieux encore, je savais que tout ce que les voix amplifiées m'avaient raconté sur le vingtième siècle était vrai. Voici ce que je voyais en arpentant les rue de La Nouvelle-Orléans, en 1984 : le monde industriel, noirâtre et sinistre, dans lequel je m'étais endormi avait fini par se consumer ; la vieille pudibonderie, le vieux conformiste bourgeois avaient perdu leur emprise sur les esprits américains. Les gens étaient redevenus aventureux et érotiques, comme jadis, avant les révolutions bougeoises du dix-huitièmes siècle. Ils avaient même retrouvé l'aspect des temps anciens.

Les hommes ne portaient plus l'uniforme Sam Spade : chemise, cravate, costumes gris et chapeau assorti. Ceux qui en avait envie étaient revenus au velours, à la soie, aux couleur vives. Ils n'étaient plus obligés de se raser le crâne comme les légionnaires romains : ils portaient les cheveux aussi longs qu'ils le désiraient. Les femmes... Ah ! les femmes étaient divines, aussi nue dans la chaleur printanière qu'elles avaient pu l'être sous les pharaons égyptiens, en minuscules jupes ou robes-tuniques ; ou bien elles enfilaient des pantalons et des chemises d'hommes qui moulaient leur corps sinueux comme une seconde peau. Le figure peinte, elles se paraient d'or et d'argent pour aller tout simplement à l'épicerie voisine, mais elles pouvaient aussi bien sortir le visage fraîchement lavé et sans aucuns ornement. Ça n'avait aucune importance. Elles se bouclaient les cheveux comme Marie-Antoinette ou bien les coupaient courts et les laissaient libres.

Pour la première fois de l'Histoire, peut-être, elles étaient aussi fortes et intéressantes que les hommes. Et il s'agissait là d'Américains moyens. Pas seulement des riches qui ont toujours su parvenir à une certaine androgynie, une certaine joie de vivre que les révolutionnaires bourgeois appelaient décadence. Désormais la vieille sensualité des aristocrates était l'apanage de tous. Elle était liée aux promesses de la révolution des classes moyennes et chaque citoyen avait le droit à l'amour, au luxe, au raffinement. La misère et la saleté qui, depuis des temps immémoriaux, s'étalaient partout dans les grandes cités du monde avaient presque totalement disparu.

On ne voyait plus d'immigrants tomber morts de faims dans les allées. Plus de taudis où les gens dormaient à huit ou dix par pièce. Personne ne jetait plus ses ordures dans le caniveau. Les légions de mendiants, d'infirmes, d'orphelins, de malades incurables étaient si décimées que leur présence ne se faisait plus sentir dans les rue immaculées. Mais ce n'était là que la surface des choses. J'étais stupéfié par les changements plus profonds qui propulsait cet impressionnant courant.

Le temps, par exemple, avait subit une métamorphose qui relevait de la magie. L'ancien n'était plus automatiquement remplacé par le neuf. Au contraire, l'anglais que l'on parlait autour de moi était celui que j'avais entendu au dix-neuvième siècle. Les vieilles expressions à la mode avaient toujours cours. Pourtant tout le monde avait à la bouche un nouveau jargon fascinant : « On t'as bourré le crâne. » « Ça c'est freudien » ou : « Je ne suis pas branché. »











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LESTAT LE VAMPIRE

# Posté le dimanche 26 octobre 2008 15:40

LESTAT LE VAMPIRE

LESTAT LE VAMPIRE

(Par Anne Rice)




Avant-propos

LE CENTRE VILLE UN SAMEDI
SOIR AU VINGTIÈME SIÈCLE 1984

Troisième partie






Dans ce monde des arts et du spectacle, on était en train de « recycler » tout les siècles passés. Les musiques jouaient du Mozart tout autant que du jazz ou du rock ; les gens allaient voir du Shakespeare un soir et les dernier film français le lendemain.Dans d'immenses magasins, on pouvait acheter des cassettes de madrigaux du Moyen Âge et se les passer dans sa voiture en roulant à cent trente à l'heure sur l'autoroute. Dans les librairies, les poètes et de la Renaissance côtoyaient les romans de Dickens ou d'Ernest Hemingway. Les manuels d'éducation sexuelle se partageaient la vitrine avec le Livre des Morts égyptien.

Parfois j'avais l'impression que la richesse et la propreté qui m'entouraient n'étaient qu'une hallucination. Il me semblait devenir fou. Je m'attardais devant les devantures, dans un état second, pour contempler des ordinateurs et des téléphones aux formes et au couleurs aussi pures que les coquillages exotiques. De gigantesques limousines argentées sillonnaient les rues étroites du vieux quartiers français, telles d'indestructibles monstres marins. Des tours étincelantes perçaient le ciel nocturne comme des obélisques égyptiens, par dessus les bâtiments de briques affaissés de Canal Street. D'innombrables émissions de télévision déversaient leur flot ininterrompu d'image dans chaque chambre d'hôtel rafraîchie à l'air conditionné.

Ce n'était pourtant pas une succession d'hallucinations. Ce siècle avait hérité de notre planète dans tous les domaines. Et la moindre part de se miracle inattendu n'était pas la curieuse innocence de ces gens au milieu même de leur liberté et de leur abondance. Le dieu chrétien était aussi mort qu'il avait pu l'être au dix-huitième siècle, mais nulle mythologie religieuse nouvelle n'était venue remplacer l'ancienne. Au contraire même, les gens les plus simples des temps modernes étaient animés par une vigoureuse moralité profane, aussi puissante que toutes les convictions religieuses. C'était les intellectuels qui brandissaient les étendards, mais des individus parfaitement ordinaires à travers tout le pays se préoccupaient avec passion de « la paix », des « pauvres » et de « la planète », comme habités par un zèle mythique.

Ils comptaient bien éliminer la famine dès la fin du siècle. La maladie, ils la détruiraient à n'importe quel prix. L'exécution de criminels condamnés, l'avortement étaient matière à de véhémentes discussions. Et ils luttaient contre les menaces de « la pollution » et de « l'holocauste militaire » aussi farouchement que leurs ancêtres avaient pu luter jadis contre la sorcellerie et l'hérésie.Quand à la sexualité, elle n'était plus en proie à la superstition ni à la peur. On lui arrachait ses derniers lambeaux de religion. C'était d'ailleurs pour sa que les gens se promenaient à demi nus. Qu'ils s'embrassaient et s'étreignaient en pleine rue. A présent ils parlaient d'éthique, de responsabilité, de beauté du corps. La procréation et les maladie vénériennes étaient toujours jugulées.

Dans la lumière ambrée d'une vaste chambre d'hôtel, j'ai regardé sur mon petit écran le film Apocalypse Now, qui raconte la lutte séculaire du monde occidental contre le Mal. « Il faut nous apprivoiser l'horreur et la peur de la mort. », déclare le commandant fou au Cambodge. Et l'homme occidental de répondre, comme il a toujours fait : « Non ». Non. Jamais on ne pourra chiffrer l'horreur et la peur de la mort. Elles n'ont pas de véritable valeur. Le Mal à l'état pur n'a pas sa place ici-bas.

Ce qui signifie, n'est-ce pas, que je n'y ai pas ma place, moi non plus. Sinon peut-être dans l'art qui répudie le Mal – les bandes dessinées de vampires, les romans d'horreur, les contes gothiques – ou bien dans les rugissements des vedettes du rock, chantant les batailles que chaque mortel livre intérieurement au Mal. C'en était assez pour renvoyer sous terre un monstre de l'Ancien Monde, ce stupéfiant décalage avec la grandiose ordonnance des choses ; assez pour le faire s'effondrer en larmes. Assez pour le transformer en chanteur de rock, si l'on y songe...

Mais les autres monstres de l'Ancien Monde, où étaient-ils ? Comment existaient les autres vampires, dans un univers où chaque mort était enregistrée par de colossaux ordinateurs électroniques, où les cadavres étaient emportés vers des cryptes réfrigérées ? Sans doute, tels d'immondes insectes, se dissimulaient-ils dans l'ombre, comme ils l'avaient toujours fait, malgré toutes les tirades philosophiques et leur réunions sabbatiques.

Ma fois, quand j'unirais ma voix à celle du petit groupe Satan Sort En Ville, je les ferais bien assez vite surgir à la lumière.










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LESTAT LE VAMPIRE

# Posté le dimanche 26 octobre 2008 18:41

Modifié le lundi 27 octobre 2008 08:06

LESTAT LE VAMPIRE

LESTAT LE VAMPIRE

(Par Anne Rice)




Avant-propos

LE CENTRE VILLE UN SAMEDI
SOIR AU VINGTIÈME SIÈCLE 1984

Quatrième partie






J'ai poursuivis mon éducation. J'ai bavardé avec des mortels aux arrêts d'autobus, dans des stations-service et dans des bars élégants. J'ai lu des livres. J'ai revêtu les costumes chatoyants des magasins chics : les chemises blanches à col Mao, les vestes de safari kaki, les somptueux blazers de velours gris avec des écharpes en cachemire. Je me suis poudré le visage afin de ne pas me faire remarquer sous les éclairages fluorescents.

J'apprenais. J'étais amoureux. Mon unique difficulté était que je n'avais guère de meurtriers à me mettre sous la dent. Dans ce monde où régnaient l'innocence et l'abondance, la bonté, la gaité et les estomacs bien garnis, les détrousseurs de jadis, qui n'hésitaient pas à vous trancher la gorge pour une pièce d'argent, et leurs dangereux repaires du bord de l'eau avaient quasiment disparu.

Je devais donc me donner du mal pour gagner ma subsistance, mais j'étais un chasseur-né. J'apprenais de jour en jour à mieux connaître mes tueurs : les trafiquants de drogue, les maquereaux, les assassins qui se joignaient aux bandes de motards. Plus que jamais, j'étais bien résolu à ne jamais boire le sang d'un innocent. Le moment était enfin venu de rendre visite à mes chers voisins, le groupe qui se faisait appeler Satan Sort En Ville. À six heures et demie du soir, un samedi étouffant et moite, j'ai sonné à la porte de leur studio. Les beaux jeunes mortels étaient affalés, en chemises de soie irisées et salopettes moulantes, en train de fumer du haschisch et de pester contre la malchance qui s'acharnait sur eux.

Avec leurs longues chevelures et leurs mouvements félins, on aurait dit les anges de la bible ; leur bijoux étaient égyptiens. Même pour répéter, ils se maquillaient le visage et les yeux.
Rien qu'à les voir, je me suis senti gagné par l'excitation et l'amour : Alex et Harry et la délectable petite Dure-à-cuir. Au cours d'un instant irréel, durant lequel le monde a paru s'immobiliser sous moi, je leur ai révélé qui j'étais. Le mot « vampire » n'avait rien de nouveau pour eux. Dans la galaxie où ils brillaient, mille autres chanteurs avaient porté les crocs de théâtre factice et la cape noire.

Qu'il était étrange, pourtant, de la dire ainsi à des mortels, cette vérité interdite. En deux siècles, je ne l'avais jamais confié à quiconque n'était pas d'ores et déjà destiné à devenir des nôtres. Je ne la faisais même pas connaître à mes victimes avant que leurs yeux ne se fermassent. Et voilà soudain que je la révélais clairement, distinctement, à ces beaux jeunes mortels, en leur annonçant que je voulais que je voulais chanter avec eux et que, s'ils me faisaient confiance, nous serions tous riches et célèbres.

Ils fixaient sur moi des yeux embués. Et leurs éclats de rire ravis résonnaient dans le petit grenier miteux. J'ai été très patient. Pourquoi pan d'ailleurs ? Je savais que j'étais un démon capable de singer à peu près tout les sons et les gestes que font les hommes. Mais comment auraient-ils pu comprendre ? Installé au piano électrique, je me suis mis à jouer et à chanter.

J'ai d'abord imité des airs de rock et puis des vieilles chansons me sont revenues en mémoire – d'anciennes ballades françaises, profondément enfouies dans mon âme, mais jamais oubliées – et je les ai adaptées à des rythmes brutaux. J'ai senti sourdre en moi une dangereuse passion. Elle menaçait mon équilibre. Pourtant j'ai continué à marteler les touches blanches et dans mon âme une brèche s'est ouverte. Tant pis si ces tendres créatures rassemblées autour de moi n'en sauraient jamais rien.

C'était bien assez de les voir jubiler, tous les trois, de sentir qu'ils adoraient cette musique irréelle et décousue, de les entendre hurler, en s'imaginant un avenir de prospérité parce qu'ils avaient trouvé l'élan qui leur avait manqué jusque là. Ils ont branché leurs machines et nous nous sommes mis à jouer et à chanter ensemble. L'odeur de leur sang et nos chansons tonitruantes ont déferlé sur le studio.

C'est alors que j'ai subi un choc que je n'avais pas prévu, même dans mes rêves les plus étranges ; un choc assez violent, au demeurant, pour me chasser de l'univers de ses mortels et me refouler sous terre. Je ne veux pas dire par là que j'aurais sombré à nouveau dans un profond sommeil, mais j'aurais pu renoncer à faire partit du groupe Satan Sort En Ville pour errer à l'aveuglette pendant quelques années, en m'efforçant, hébété, de reprendre mes esprits.

Quand je leur ai dit que je m'appelais Lestat, les deux hommes – Alex, élégant et délicat jeune batteur, et son frère, Larry, plus grand et plus blond – ont reconnu mon nom. Ils l'ont seulement reconnu, mais associé à tout un ensemble de données me concernant qu'ils avaient lu dans un livre. D'ailleurs, ils étaient enchantés de constater que je ne prétendais pas être un vampire anonyme. Ni le compte Dracula : tout le monde en avait par-dessus la tête de celui-là. Ils s'extasiaient de me voir faire semblant d'être Lestat le vampire.

« Faire semblant ? » me suis-je étonné. Ils ont ri de ma surprise exagérée, de mon accent français. Je les ai regardé un long moment, en essayant de sonder leur pensées. Certes, je ne m'attendais pas à ce qu'ils crussent que j'étais un véritable vampire, mais comment avaient-ils pu lire les aventures d'un vampire fictif portant un nom aussi inhabituel que le mien ? J'ai senti ma confiance m'abandonner. Il me semblait discerner une menace jusque dans les instruments de musique, les antennes, les fils électriques.

« Montrez-moi ce livre », ai-je dis. C'était un petit livre bon marché qui tombait en lambeaux. Le reliure avait été arrachée, la couverture déchirée, les pages étaient réunies par un élastique. J'ai senti un frisson glacé, surnaturel, me parcourir. Dans les livre que j'avais entre les mains, un jeune mortel était censé avoir persuadé un des non-morts de raconter son histoire.

Je leur ai demandé la permission de me retirer dans leur autre pièce, où je me suis allongé sur le lit pour lire. Arrivé à la moitié, j'ai quitté la maison en emportant le livre. Planté sous un réverbère, j'ai terminé ma lecture. Puis j'ai soigneusement placé le volume dans ma poche de poitrine. Sept nuits durant, je me suis abstenu d'aller retrouver le groupe.












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LESTAT LE VAMPIRE

# Posté le lundi 27 octobre 2008 18:31

Modifié le mercredi 29 octobre 2008 10:49

LESTAT LE VAMPIRE

LESTAT LE VAMPIRE

(Par Anne Rice)




Avant-propos

LE CENTRE VILLE UN SAMEDI
SOIR AU VINGTIÈME SIÈCLE 1984

Cinquième partie

[Fin de l'Avant-Propos]






Pendant une grande partie de ce temps, j'ai recommencé à vagabonder à travers les ténèbres sur ma Harley Davidson, en faisant hurler à plein volume les Variations Goldberg de Bach. Et je me demandais : Lestat, que veux-tu savoir ?Le reste du temps, j'ai étudié avec un renouveau d'acharnement tout ce qui concernait le rock.

Et quand la nuit était vide et silencieuse, j'entendais chanter pour moi les voix du livre, comme si elles sortaient de la tombe. Je l'ai relu à d'innombrables reprise. Et puis, dans un élan méprisable de colère, je l'ai mis en pièces. Finalement, j'ai pris ma décision. Je suis allée trouver Christine, ma jeune avocate.

« Il ne suffit plus que mon petit groupe ait du succès, lui ai-je dis. Il faut lui donner une célébrité qui portera mon nom et ma voix jusque dans les endroits les plus reculés du globe. » Tranquillement, intelligemment, elle m'a mis en garde, comme ont l'habitude de faire les avocats, contre les risques que je faisais courir à ma fortune. Mais je la sentais déjà séduite.

« Pour les clips vidéo, il faut les meilleurs réalisateurs français, ai-je dis. Trouver le moyen de les faire venir de New York et Los Angeles. Nous avons largement de quoi les payer. Et il y a ici même des studio où nous pourrons travailler. Le directeur artistique mixera le son ensuite... Là encore, il nous faut le meilleur. Ça coûtera ce que ça coûtera. Ce qui compte, c'est que tout soit orchestré, que nous fassions notre travail dans le plus grand secret jusqu'au moment de la révélation où nous sortirons nos disques et nos clips en même temps que le livre que je me propose d'écrire. »

Des rêves de richesse et de puissance tournoyaient dans la tête de Christine. Elle prenait des notes toute vitesse.

« Pour ces clips vidéo, ai-je continué, il faut trouver des cinéastes capables de réaliser mes visions. Ils doivent raconter l'histoire du livre que je veux créer. Et les chansons sont déjà en grande partie écrites. Il faut nous procurer des instruments de première qualité, des synthétiseurs, les meilleurs systèmes de sonorisation, des guitares électrique, des violons. Nous règlerons les autres détails plus tard. Les costumes de vampire, la façon de nous présenter aux chaînes de télévision spécialisées, l'organisation de notre première apparition en public à San Francisco, tout cela peut attendre. L'important à présent, c'est de passer des coups de téléphones afin d'obtenir les renseignements dont vous avez besoin pour mettre l'affaire en train. »

Je ne suis retourné auprès de Satan Sort En Ville qu'une fois les premiers accords conclus et les signatures obtenues. Nous avons fixés des dates, loué des studios, échangé des lettres d'engagemen. Et puis avec Christine à mes côtés, j'ai frété une limousine aussi monstrueuse que le Léviathan pour mes trois petits chéris, Alex, Larry et Dure-à-cuire. Nous avions à notre disposition des sommes d'argent mirobolantes.

Sous les chênes endormis d'une rue paisible, je leur ai versé du champagne dans des coupes étincelantes : « A Lestat le vampire ! » avons-nous entonné à l'unisson au clair de lune. C'était le nouveau nom du groupe, le titre du livre que je devais écrire. Dure-à-cuire à jeté ses adorables petits bras autour de mon cou. Nous nous sommes tendrement embrassés parmi les rires et les vapeurs d'alcool. Ah, l'odeur du sang innocent !

Quand ils ont été partis, je me suis mis en route tout seul, dans la nuit embaummée, en direction de St.Charles Avenue, en songeant au danger qui les menaçait, mes petits amis mortels. Il ne venait pas de moi, bien sûr. Mais lorsque la longue période des préparatifs secrets auraient pris fin, ils se dresseraient en toute innocence, en toute ignorance, sous les feux de la gloire internationale avec leur sinistre et téméraire vedette. Et bien, je les environnais de gardes du corps et de parasites en tout genre.


Je les protègerais de mon mieux contre les immortels. Et si ces derniers étaient toujours tels que je les avais connus jadis, jamais ils ne risqueraient un vulgaire affrontement avec une force humaine. En remontant l'avenue pleine d'animation, j'ai protégé mon regard à l'aide de lunettes-miroirs. Sur les rayonnages d'une librairie, j'ai contemplé un exemplaire du livre que m'avait prêté mes amis, en collection de poche.

Je me suis demandé combien des nôtres avaient « remarqué » ce livre. Peut importait les mortels qui les prenaient pour des ouvrages de fiction. Mais les autres vampires ? Car, s'il est une loi que les vampire tiennent pour sacro-sainte, c'est bien qu'on ne dois pas parler de nous-même aux mortels. Il ne faut jamais leur transmettre nos « secrets », à moins d'avoir l'intention de leur octroyer aussi le Don ténébreux de nos pouvoirs. Jamais il ne faut nommer les autres immortels. Ni dire où pourrait se trouver leur tanière.

Or, tout cela, mon bien-aimé Louis, le narrateur du livre en question, l'avait fait. Il était allé bien au-delà de ma petite indiscrétion auprès de mes chanteurs de rock. Il avait révélé la vérité à des centaines de milliers de lecteurs. C'était tout juste s'il ne leur avait pas dessiné la carte de La Nouvelle-Orléans, avec une croix à l'endroit exact où je sommeillais, même si l'étendu de son savoir et ses intentions à mon égards n'étaient pas très claires.

Néanmoins, pour cette transgression, les autres allaient sûrement le prendre en chasse. Et il y a des façons très simples de détruire les vampires, surtout de nos jours. Si Louis existait encore, il était désormais mis au ban de notre espèce et elle faisait peser sur lui un danger qui n'était à la portée d'aucun mortel. Raison de plus pour rendre célèbre au plus tôt le livre et le groupe portant le nom de Lestat Le Vampire. Il fallait retrouver Louis. Lui parler. Maintenant que j'avais lu sa version de notre histoire, j'avais envie de lui jusqu'à la souffrance, envie de ses illusions romanesques et même de sa malhonnêteté. J'éprouvais le besoin cuisant de sentir sa malveillance distinguée et sa présence physique, d'entendre sa voix trompeusement douce.

Bien sûr, je lui en voulais de ses mensonges à mon sujet, mais mon amour était plus fort que ma haine. Il avait partagé avec moi les sombres et romantiques années du dix-neuvième siècle ; il avait été, comme nul autre immortel, mon compagnon. Désormais, je ne me souciais plus, moi non plus, des vieux règlements. Je voulais tous les enfreindre. Et je que mon groupe et que mon livre fissent sortirent de l'ombre non seulement Louis mais tous les démons que j'avais jamais connus et aimés. Je voulais retrouver ceux que j'avais perdus, réveiller ceux qui dormaient comme je l'avait fait.

Débutants et vétérans, beaux, mauvais, fou et sans coeur, quand ils verraient no clips et entendraient no disques, quand ils apercevraient mon livre dans les vitrines, ils se lanceraient tous à mes trousses et ils sauraient exactement où me trouver. Vous n'avez qu'à venir à San Francisco pour ma première apparition en public. J'y serais. Toute cette aventure avait une autre raison d'être, cependant ; encore plus dangereuse, plus délicieuse, plus folle. Et je savais que Louis comprendrait. C'était cela que devaient cacher son entretien, sa confession.

Je voulais mettre les mortels au courant de notre existence. Le proclamer à la face du monde comme je l'avais fait devant Alex, Larry et Dure-à-cuire, et devant ma douce Christine. J'allais plus loin que Louis, cependant. En dépit de toutes ses étrangetés, son histoire passait pour imaginaire. Dans l'univers des mortels, elle n'était pas plus dangereuse que les tableaux du vieux Théâtre des Vampires à Paris, où les esprits malins avaient feint d'être des acteurs jouant le rôle d'esprits malins, sur une scène lointaine éclairée au gaz.

Moi, j'allais m'avancer sous les projecteurs devant les caméras ; je tendrais mes doigts glacés pour toucher un millier de mains chaudes et avides. Je leur flaquerais une frousse de tous les diables, si c'était possible, et, avec un peu de réussite, je les ensorcellerais et je les conduirais jusqu'à la vérité. Or, supposons – supposons simplement – que lorsque les cadavres commenceraient à apparaître en nombre croissant, lorsque les gens les plus proches de moi ne pourrait s'empêcher de nourrir des soupçons inévitables – supposons alors simplement que l'artifice cesse d'être l'artifice pour devenir réalité !

Je veux dire : s'ils allaient vraiment y croire, vraiment comprendre que ce bas monde abritait encore ce démon des temps anciens, le vampire. Ah ! Quelle grandiose, quelle merveilleuse guerre nous pourrions alors avoir ! Nous serions connus, traqués, combattus, dans cet étincelant désert urbain, comme aucun monstre mystique ne l'a encore été par l'homme. Comment n'aurais-je pas adoré cette seule idée ? Comment ne pas croire que cela valait tous les dangers, la pire et la plus atroce défaite ? À l'instant même de la destruction, je serais plus vivant que je ne l'avais jamais été.

Mais, à vrai dire, je ne pensais pas que les choses en arriveraient là, que les mortels pourraient croire à notre existence. Jamais les mortels ne m'ont fait peur. C'était l'autre guerre qui allait éclater, celle dans laquelle nous allions tous être réunis, ou dans laquelle ils viendraient tous m'affronter. C'était cela, la vrai raison de Lestat Le Vampire. C'était là le jeu que je jouais. Pourtant, cette délicieuse autre possibilité, celle d'une autre véritable révélation et d'un désastre... ma foi, elle corsait diablement les choses !

J'ai regagné ma paisible chambre d'hôtel dans le vieux Quartier français. Je me suis passé une cassette du superbe film de Visconti, Mort à Venise. Un des personnages y disait que le Mal était une nécessité. Qu'il alimentait le génie. Ça, je n'y croyais pas. Mais j'aurais voulu que ce fût vrai, car j'aurais pu n'être alors que Lestat Le Monstre. Moi qui suis si doué pour jouer les monstres ! Ah ! Bah... J'ai mis une disquette neuve dans mon ordinateur et j'ai commencé à écrire l'histoire de ma vie.










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Je sais que la fin de l'Avant-Propos est longue, mais je voulais vous faire un petit "plus" en remerciement de votre fidélité et de vos encouragements =D

















LESTAT LE VAMPIRE

# Posté le lundi 03 novembre 2008 12:57

Modifié le lundi 03 novembre 2008 13:12