(Par Anne Rice)
Avant-propos
LE CENTRE VILLE UN SAMEDI
SOIR AU VINGTIÈME SIÈCLE 1984
Première partie
Je mesure un mètre quatre-vingts, taille qui sortait de l'ordinaire il y a deux siècles, lorsque j'étais un jeune mortel. Ce n'est pas si mal aujourd'hui. Mon épaisse chevelure blonde et bouclée me descend presque aux épaules et paraît blanche à la lumière artificielle. J'ai les yeux gris, mais ils absorbent aisément les teintes bleues ou violettes des surfaces qui m'entourent. Mon nez est plutôt court et fin ; ma bouche bien dessinée, mais un peu grande pour mon visage. Elle peut prendre un pli fort méchant ou extrêmement généreux, en tout cas toujours sensuel. Cela dit, mes émotions et mes attitudes se reflètent dans mon expression tout entière. J'ai un visage constamment mobile.
Ma nature vampirique transparaît dans ma peau excessivement blanche et réflectrice, qu'il faut poudrer pour son exposition à tous les objectifs, quels qu'ils soient.
Et si je suis en manque de sang, je suis à faire peur : la peau fripée, les veines saillant comme des serpents autour de mes os. Mais ça ne m'arrive plus à présent. Le seul indice de ma non-humanité, ce sont mes ongles. Comme chez tous les vampires, d'ailleurs. Nos ongles ont l'air d'être en verre. Et certaines personnes le remarquent, alors que tout le reste leur échappe.
Actuellement, je suis ce qu'on appelle en Amérique une superstar du rock. Mon premier album s'est vendu à quatre millions d'exemplaires. Je suis connu dans le monde entier.
Je suis aussi l'auteur d'une autobiographie sortie en librairie la semaine dernière.
Ce livre, je l'ai écrit en anglais, langue que j'ai d'abord apprise voici deux siècles, auprès des bateliers qui descendaient le Mississipi sur leur plates, jusqu'à La Nouvelle-Orléans. Je me suis perfectionné par la suite en lisant les grands écrivains de la littérature anglaise, de Shakespeare à H. Rider Haggard, en passant par Mark Twain. Et j'ai peaufiné ma culture à l'aide de romans policiers du début du vingtième siècle. Les aventures de Sam Spade, par Dashiell Hammett, ont été mes dernières lectures avant de sombrer, littéralement et figurativement, dans une retraite clandestine et souterraine.
C'était La Nouvelle-Orléans, en 1929.
Mon langage dérive entre celui du marinier du dix-neuvième siècle et Sam Spade – ajoutez à ça mon accent français ! Alors si mon style littéraire vous semble parfois incohérent, si je fais par moments se percuter les époques, soyez indulgents.
J'ai quitté ma retraite soutéraine l'an dernier.
Deux choses m'y ont poussé.
D'abord, les informations que me faisaient parvenir des voix amplifiées dont la cacophonie avait déjà commencé à troubler les airs à l'époque où je me suis endormi.
Je parle ici, bien sur, des voix retransmises par les appareils de radio, les photographes et, plus tard, les postes de télévision.
Or, quand un vampire se terre, comme nous disons – quand il cesse de s'abreuver de sang et se contente de rester étendu sous terre – , il devient vite trop faible pour ressusciter et sombre dans un état onirique.
C'est dans cet état que j'ai absorbé paresseusement ses voix, les habillant d'images qu'elles faisaient naître en moi, comme il arrive à un mortel dans son sommeil. Seulement, à un moment donné durant le demi-siècle écoulé, je me suis mis à « me rappeler » ce que j'entendais, à suivre les émissions de variétés, à écouter les bulletins d'actualités, les paroles et les rythmes des chansons à la mode.
Et, très progressivement, j'ai commencé à entrevoir les portée des transformations qu'avait subies le monde. Commencé à guetter certaines information spécifiques concernant les guerres ou les inventions, les nouvelles façons de parler.
Alors, j'ai repris conscience de moi-même. Je me suis rendu compte que je ne rêvais plus. Je réfléchissais à tout ce que j'ai entendu. Je gisais en terre et j'étais assoiffé de sang. J'ai commencé à croire que mes anciennes blessures étaient à présent cicatrisées. Peut-être mes forces étaient-elles revenues. Peut-être étaient-elles plus grandes qu'elles ne l'eussent été si je n'avais pas été blessé. Je voulais m'en assurer.
Je ne pensais plus qu'à boire le sang d'un homme.
La deuxième raison de mon réveil – la raison décisive en fait – à été la soudaine présence, tout près de moi, d'un groupe de jeunes chanteurs de rock qui se faisaient appeler Satan Sort En Ville.
Ils sont venus s'installer à moins d'un pâté de maison de l'endroit où je sommeillais – sous ma propre demeure, non loin du Cimetière Lafayette – et ils ont commencé à répéter leur musique dans le grenier au cours de l'année 1984.
J'entendais les gémissements de leurs guitares électriques, leurs accents frénétiques. Cela valait largement ce qui passait à la radio. La batterie n'enlevait rien aux qualités mélodiques. Le piano électrique sonnait comme un clavecin.
Et captant les pensées de ces musiciens, j'ai su à quoi ils ressemblaient, ce qu'ils voyaient quand ils se regardaient les uns les autres ou qu'ils se contemplaient dans une glace. Ils étaient minces, musclés et beaux, agréablement androgynes et même un peu sauvages dans leur mise et dans leurs gestes : deux garçons et une fille.
Le bruit qu'ils faisaient couvrait la plupart des autres voix amplifiées qui m'entouraient, mais ça m'était égal. J'avais envie de sortir de terre pour me joindre au groupe Satan Sort En Ville. Envie de chanter et de danser. Au début, cependant, nulle véritable réflexion ne sous-tendait cette envie. C'était plutôt un brusque élan, assez puissant pour me pousser hors de mon trou.
Le monde du rock m'enchantait, la façon dont les chanteurs invoquaient en hurlant le Bien et le Mal, se proclamaient anges ou démons, et celle dont les autres mortels les acclamaient. On les eût pris parfois pour de pures incarnations de la démence. Pourtant, la complexité de leur exécution était technologiquement éblouissante. Les hommes n'avaient encore jamais connu, me semble-t-il, ce mélange de barbarie et de cérébralité.
Évidemment, leur élucubrations n'étaient que des métaphores. Ils ne croyaient pas plus aux anges qu'aux démons, même s'ils simulaient à merveille. A vrai dire, les acteurs de l'ancienne Commedia dell' Arte avaient été jadis aussi scandaleux, aussi inventifs, aussi paillards.
Pourtant les excès de ces jeunes étaient entièrement nouveau : leur brutalité, leur insolence et aussi la façon dont ils étaient accueillis à bras ouverts par le public, des plus riches aux plus pauvres.
La musique rock avait quelque chose de vampirique. Elle devait paraître surnaturelle même à ceux qui ne croyaient pas à ces choses. Cette façon dont la musique électrique pouvat prolonger indéfiniment un note, accumuler les harmonies jusqu'à tout dissoudre dans le son, permettait de traduire éloquemment la terreur. C'était quelque chose qu'on avait encore jamais entendu.
Oui, je voulais m'en approcher. Participer. Rendre célèbre peut-être le petit groupe Satan Sort En Ville. J'étais prêt à reparaître.
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